L’Eglise n’est pas faite de cathédrales, Turquie

En cette Semaine Sainte, le père Jacques Mourad et le vicaire apostolique d’Anatolie, Mgr Paolo Bizzeti, parcourent la Cappadoce à la rencontre de quelques 1200 chrétiens irakiens réfugiés dans la région. Le père Jacques est membre de la Communauté de Deir Mar Moussa, basée en Syrie. C’est la quatrième fois en un an que, sur l’invitation de Mgr Bizzeti, l’un des moines de la Communauté vient célébrer pour ces chrétiens en exil. S’ils ne sont pas du même pays, ils parlent la même langue et pratiquent les mêmes rites : syriaque et chaldéen.

Les deux prêtres feront étape dans cinq villes. Les familles qu’ils rencontrent sont en Turquie depuis plus de deux ans et demi, après avoir fui devant l’avancée de Daech en Irak, à l’été 2015. Tous ont fait leur demande d’émigration auprès de l’UNHCR et vivent désormais dans l’attente. Construire en Turquie ? Youssef, installé à Kirşehir, répond :« Nous subissons trop de discriminations au quotidien. Trouver du travail est très compliqué en tant qu’irakien et d’autant plus en tant que chrétien. Ceux qui y parviennent sont sous-payés ».

La semaine se déroule au gré des besoins et des possibilités. Plusieurs messes sont organisées la veille pour le lendemain. Les quelques églises locales sont inutilisables (fermées, transformées en café ou en voie de devenir des musées). Alors les messes sont dites dans d’improbables salles des fêtes, éclairées de boules à facettes, ou chez les familles. A Nevşehir, ils sont 34, originaires de Bartella, Bagdad ou Mossoul. Pour assister à la messe, leur première depuis Noël, ils sont venus se serrer dans ce salon étroit aux rideaux tirés. Leur empressement à accueillir les deux prêtres et à échanger avec eux révèle la solitude éprouvée dans cet exil. Le père Jacques a été détenu par Daech pendant près de cinq mois en 2015, il vit désormais au Kurdistan Irakien, réfugié parmi les réfugiés. Son témoignage crée une proximité, sa force et son message de paix réconfortent.

A chaque étape, les pères visitent les malades. Lahib vient de Mossoul, il s’est fait opérer il y a neuf mois d’une tumeur au cerveau. Il pleure et remercie Dieu de pouvoir commencer à marcher de nouveau. Les deux prêtres sont venus célébrer la messe chez lui. Le père Jacques le console et explique : « Au cours du dernier repas, Jésus a exprimé son désir de partager la Pâque avec ses disciples. A travers la communion aujourd’hui et l’opportunité de célébrer cette messe avec vous, ce n’est pas mon désir mais celui du Christ qui se réalise, il veut être auprès de vous et vous apporter l’espérance ». Lahib sourit et remercie, encore.

Le Jeudi Saint, Mgr. Bizzeti s’adresse à une assemblée de 250 chrétiens, réunie dans une salle de mariage sur-décorée : « La véritable Eglise n’est pas faite de cathédrales mais d’une communauté rassemblée malgré tout ».

La messe terminée, il faut sortir, vite, la salle n’a pu être louée que pour deux heures, à feu d’argent. Dehors il pleut, tous se dispersent. Youssef accueille les deux prêtres chez lui pour la soirée. C’est l’occasion d’évoquer les difficultés de la communauté. Les questions théologiques fusent et, à travers elles, transparait le désir de pouvoir justifier leur foi face aux musulmans, la trinité arrivant en tête. Pour le reste, avec délicatesse et fermeté, Mgr Bizzeti tente de pousser ces familles à plus de réalisme quant à leurs chances d’obtenir un visa. En privé, il revient sur cette situation d’exil : « J’ai une grande admiration pour ces hommes et ces femmes qui conservent une foi profonde en ces temps si difficiles. Mais il faut qu’ils sachent que seule une minorité pourra partir et qu’ils trouvent le moyen de s’incarner, aujourd’hui, dans ce pays. »

L’unique salle faisant réellement office d’église est à Kayseri, au troisième étage d’un immeuble du centre-ville. La communauté protestante y a aménagé un espace et obtenu l’autorisation des autorités. C’est là qu’est célébrée la messe de Pâques, le samedi après-midi, pour permettre à quelques-uns de venir depuis les villes déjà visitées. Certains feront une heure et demie de bus pour être présents. Ce temps Pascal se déroule sans croix ni procession. A l’image de ces vies, les célébrations sont dépouillées. Mais à la fin de chaque messe et encore plus en ce samedi, la joie et la reconnaissance se lisent sur les visages.

Avant de quitter le pays, le père Jacques partage son ressenti : « Ces personnes sont là car elles sont conscientes de leur droit à la vie et ont une foi solide. La célébration de la résurrection renforce l’espérance qu’elles ont au cœur».